Penser les techniques et les technologies : Apports des Sciences de l'Information et de la Communication et perspectives de recherches
4-6 juin 2014 Toulon (France)
Jeudi 5
Arts et création
Discutants : Serge Bouchardon
› 9:30 - 10:00 (30min)
› Amphi 300
Les sciences de l'information et de la communication : contribution spécifique à la question de la conception
Bruno Ollivier  1@  , Annie Gentes@
1 : Centre de recherche sur les pouvoirs locaux dans la caraibe  (CRPLC)  -  Site web
CNRS : UMR8053, Université des Antilles et de la Guyane
Campus univ. de Schoelcher - BP 7209 97275 SCHOELCHER CEDEX -  France

1. Objectifs

Cette communication propose d'apporter un regard sur l'apport original des sciences de l'information et de la communication à la compréhension des formes de conception des technologies de l'information et de la communication. Elle explore les relations entre sciences humaines et sciences de l'ingénieur et posant que dans cette mise en relation, les SIC peuvent jouer un rôle particulier parce qu'elles s'occupent à la fois de textes et d'objets, des technologies à la fois comme objets signifiants et comme objets techniques. Cette exploration mène à se demander en quoi les sciences humaines diffèrent des sciences sociales et quelles relations particulières elles sont susceptibles de nouer avec le design.

2. Terrains

L'analyse de plusieurs projets de recherche et de développement de TIC (architectures distribuées mobiles, agents virtuels intelligents) a montré le travail sur le sens des ingénieurs et designers pour élaborer leur objet. La conception de technologies est un projet technique, mais aussi un projet de formalisation et de symbolisation.Les différents acteurs y contribuent à augmenter la signification des objets en devenir (Gentes, Jutant). Les recherches en TIC ne dépendent ainsi pas seulement d'une épistémologie des sciences de l'ingénieur qui leur permettent d'isoler les dimensions techniques et de poursuivre un projet de concrétisation de l'objet technique (Simondon). Elles dépendent aussi de la capacité des acteurs à imaginer et à nourrir les artefacts du milieu social et culturel dans lesquels ils pourraient faire sens (Chow, Jonas).

Dans le cadre de ces recherches en TIC, les chercheurs en SIC ont un rôle distinct de celui des chercheurs en sciences sociales. Ils contribuent à une pensée de l'objet en devenir en s'appuyant sur une compréhension du devenir média de ces technologies. D'autre part, ils mettent en place des connaissances sur les modalités de conception héritées des sciences humaines. En ce sens, les chercheurs en SIC revendiquent le programme fort des sciences humaines reformulé par Foucault (regarder le travail du langage) mis en œuvre par l'ensemble des chercheurs, y compris les ingénieurs et designers. Le chercheur en SIC qui construit un objet de recherche (Davallon), prend en compte l'aspect techno sémiotique de l'objet technologique.

Comme sciences humaines, les SIC apportent un regard particulier sur le design en tant que jeu symbolique, créateur de formes, de langage dont nous proposons de présenter quelques pratiques.

3.Comment définir les sciences humaines

Dans Les mots et les choses, Foucault propose une définition des sciences humaines en leur attribuant trois matrices principales: celle de la biologie, celle de l'économie et celle de la philologie. Il décrit leurs spécificités. Dans cette communication, nous approcherons les processus de création technique en nous intéressant à la relation entre la «région sociologique» et « cette région où règnent les lois et les formes d'un langage », ce qui mènera à proposer des critères pour distinguer les sciences humaines des sciences sociales.

Les sciences sociales regardent comment les groupes fonctionnent et les individus agissent.« La «région sociologique» aurait trouvé son lieu là où l'individu travaillant, produisant et consommant, se donne la représentation de la société où s'exerce cette activité, des groupes et des individus entre lesquels elle se répartit, des impératifs, des sanctions, des rites, des fêtes et des croyances par quoi elle est soutenue ou scandée ».

Historiquement les « sciences humaines », au sens restreint de sciences « philologiques », étudient les productions culturelles (Burdick et Lunenfeld),.Elles s'intéressent à leurs traits et se demandent comment elles sont porteuses de sens, de valeurs, et comment nous elles nous permettent de nous penser en tant que société, groupe, êtres au monde.

Ainsi les sciences humaines regardent et constituent comme objet central de recherche la façon dont les hommes représentent leur action, leur fonctionnement, et ce qu'ils énoncent pour expliquer ou justifier cette action.

Traditionnellement, les méthodes développées pour saisir ces phénomènes culturels reposent sur l'analyse littéraire, l'analyse du récit, la sémiotique etc. Toutes ces pratiques scientifiques visent à expliquer, en usant de récits et/ou de modèles (Berthelot[12]) ce qui se passe au sein des objets culturels qu'elles constituent comme objets de recherche.

Les sciences humaines travaillent donc sur des traces, mais exclusivement sur celles qui ont pour fonction de représenter, ou en tous cas celles qui peuvent faire texte. Elles mettent en œuvre un désir de texte par lequel elles reconnaissent les traces qui ont été produites avec cette intention, mais aussi les traces des activités en tant qu'elles peuvent faire texte, dans une posture constamment réflexive. Ces deux points de vue scientifiques distincts (sciences humaines, sciences sociales) ont développé des méthodes qui circulent entre les disciplines mais qui néanmoins restent spécifiques à leur objet. Les sciences humaines s'attachent fondamentalement à des corpus, c'est-à-dire à la façon dont on peut analyser en les regroupant, dans l'ensemble de l'activité humaine, certains objets non naturels.

Moins qu'un domaine à part entière (quoique les analyses littéraires ou artistiques entrent de façon massive dans cette appellation), c'est peut être pour distinguer des sciences sociales, le moment où on regroupe des énoncés plutôt que des faits pour comprendre les affaires humaines.

Leur champ, qui dans un premier temps se voyait limité aux productions textuelles liées à l'imprimé, englobe désormais l'ensemble des productions langagières qui ont pour fonction de représenter le monde humain et en particulier les langages visuels.

Les sciences humaines, ainsi considérées comme sciences des moyens que l'homme a de créer de la signification, n'envisagent pas le sujet comme le font les sciences sociales. Elles se centrent sur sa capacité de création et de sémiose (Peirce) et non sur son implication dans des rapports de pouvoir ou d'exclusion, des usages ou des relations. En cela elles permettent de parvenir à la surprise et pas seulement à la reconnaissance de quelque chose de déjà connu.

4. Design, création et SIC

Si on pense le design comme conception, et si on s'intéresse à la partie conceptive des sciences ou plus généralement du rapport au monde, alors le point de vue du design est comme une incitation au sein des SIC à penser la conception, la rupture, la création, plutôt que la répétition.

Dans ce cadre, les SIC, comme interdiscipline, utilisent les méthodes des sciences humaines et celles des sciences sociales, en construisant des objets de recherche caractérisés par leur pesanteur techno sémiotique (Davallon). Si les sciences humaines abordent l'aspect sémiotique, celles de l'ingénieur se centrent sur l'aspect technique et fonctionnel. De par leur nature, les SIC construisent donc des objets de recherche à l'interface entre les sciences humaines et celles de l'ingénieur et du design parce que les deux sont concernées par les formes de création.Pratiques d'analyse interdisciplinaires elles rejoignent le design comme pratique de production interdisciplinaire, Le design est en effet à la fois revendiqué par les acteurs et analysé dans la recherche, comme un espace de croisement des problématiques de fonctionnalité et d'efficience technique, et des problématiques symboliques et culturelles.

Une analyse des pratiques des designers et ingénieurs fait apparaître un usage créatif des outils d'analyse utilisés dans les sciences humaines. Les méthodes qui permettent de rendre compte, dans les sciences humaines, de l'organisation des textes (au sens large), des compositions, des modalités sémiotiques, se voient retournées (comme on dit d'un gant qu'on retourne) par les concepteurs pour élaborer de nouveaux documents, de nouvelles œuvres. Ainsi, le formalisme structuraliste des analyses de Greimas, alors même qu'il a été abondamment critiqué dans sa capacité à rendre compte du travail d'écriture, permet aux ingénieurs de créer un récit qui scénarise leur technologie dans des pratiques humaines (Gentes). Les designers « retournent » des méthodes d'analyse sémiotique pour en faire des méthodes de création. Ils croisent des corpus que les acteurs d'un secteur qualifient de similaires, retiennent des concepts sur la base de ces analyses et vont rechercher dans d'autres médias, les moyens, les formes, que ces autres médias donnent au même concept. En faisant ce double travail sémiotique (Gentes-Cambone) ils peuvent ainsi opérer des transformations médiatiques (Jeanneret Souchier, Mivielle Gentes). ,

5. Ouvertures pour un débat

Qu'est-ce qui permet la plasticité de méthodes qui peuvent être aussi bien considérées comme des méthodes d'analyse que comme des méthodes de conception ? Leur objet étant le langage, et leur outil étant également le langage, peut-on penser qu'il y a une inhérente circulation de l'analyse à la conception ?

Au travers de ces méthodes, les sciences humaines posent la question de ce qui fait l'originalité d'un travail, sa spécificité aussi bien que la possibilité d'organiser des typologies (genres, styles, paratexte...) qui sont toujours remises en cause par les innombrables variations (Ricoeur). Les méthodes font le présupposé d'un travail d'écriture. Le fait de remonter le cours de la méthode permet-il en fait de retrouver ce qui a permis la création ? Quelle relation les SIC peuvent-elles finalement entretenir avec la création ?

 

 


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