Penser les techniques et les technologies : Apports des Sciences de l'Information et de la Communication et perspectives de recherches
4-6 juin 2014 Toulon (France)
Mercredi 4
Education et apprentissage
Enjeux culturels de la formation par et au numérique - discutant : Laurent Collet
› 15:30 - 16:00 (30min)
› Salle 223
Pratiques numériques et travail scolaire : que font les lycéens ?
Philippe Cottier  1, *@  , Christophe Michaut  1, *@  
1 : Centre de recherche en éducation de Nantes  (CREN)  -  Site web
Université de Nantes
Chemin de la Censive du Tertre BP 81227 44312 Nantes cedex 3 -  France
* : Auteur correspondant

La communication proposée ici présente une facette des résultats d'une recherche menée entre 2012 et 2013 sur les usages numériques au lycée dans une région française (Cottier et al., 2013). Nous y abordons les pratiques lycéennes en matière de travail scolaire, y évaluons la place occupée par les instruments numériques, qu'ils soient institutionnels (notamment les Environnements Numériques de Travail) ou non. L'approche retenue s'inscrit à l'intersection de la sociologie des usages, de l'éducation et des théories de l'activité. Les instruments numériques sont ici considérés, dans des situations données, comme médiateurs de l'activité des lycéens.

1. Problématique et cadre de l'étude

Les recherches menées sur le numérique en éducation ont permis de mieux connaitre les pratiques des enseignants (Chambon et Le Berre, 2011), les usages de dispositifs technologiques spécifiques comme les ENT (Cacheux, 2009 ; Poyet et Genevois, 2010, 2013) ou les cahiers de texte numériques (Cherqui-Houot, Trestini, et Schneewele, 2010 ; Genevois, 2011). Les logiques institutionnelles et industrielles qui concourent au déploiement des technologies dans l'enseignement ont elles aussi fait l'objet de publications nombreuses et documentées (Baron et Bruillard, 1996 ; Thibault, Barats, et Cardy, 2002 ; Puimatto, 2006 ; Mœglin, 2010 ; Bruillard, 2012). Plus rares en revanche sont les travaux qui se sont penchés sur les usages que les collégiens et les lycéens font des technologies numériques dans leurs pratiques scolaires (Fluckiger, 2008 ; Delaunay-Téterel et Le Douarin, 2011 ; Le Douarin, 2011). Ces approches qualitatives, nécessairement situées, ont montré le caractère complexe des pratiques numériques qui articulent activités scolaires et personnelles des jeunes.

Cherchant à dépasser l'analyse de situations singulières, nous nous sommes quant à nous centrés sur des situations d'activités instrumentées (Bourmaud, 2007 ; Rabardel, 1995) dans lesquelles les lycéens sont engagés lorsqu'ils font leur travail personnel scolaire, en classe et hors de la classe. Dans ce cadre, notre étude cherche à répondre à un ensemble de questions : comment les lycéens répondent-ils aux différentes tâches que, formellement ou non, l'institution scolaire leur assigne ? Quels instruments mobilisent-ils ? Quelle proportion occupent les différents outils numériques dans leur travail personnel ? Ces outils ont-ils une influence sur le travail des jeunes ?

2. Méthodologie

Pour répondre à ces questions, nous avons opté pour une approche composite. Une enquête par questionnaire a été diffusée entre octobre et décembre 2012 dans 52 lycées d'une académie et a été renseignée intégralement par un échantillon de 1618 lycéens représentatif de la population académique. Précisons que tous les niveaux (seconde, première, terminale) et toutes les voies de formation (générales, technologiques, professionnelles) sont représentés. Le questionnaire comporte les thèmes suivants : outils et pratiques numériques des lycéens dans le cadre scolaire ; leur scolarité antérieure et leur formation actuelle ; leurs manières d'étudier ; leur fréquence d'utilisation d'outils numériques en dehors de l'école ; leurs loisirs ; leurs caractéristiques sociodémographiques. Le temps consacré au travail scolaire constitue un indicateur central de notre analyse. Dans un second temps, les classifications ont permis d'identifié quatre catégories de lycéens présentant des manières d'étudier différentes (cf. infra, 3.2). Pour mieux cerner les usages numériques des uns et des autres, nous avons cherché à contacter plusieurs jeunes ayant répondu au questionnaire, pour réaliser des entretiens compréhensifs. Il s'agissait d'obtenir, grâce à ces entretiens, des éléments plus précis décrivant leur engagement individuel ou collectif dans les activités scolaires, en classe et hors classe, ainsi que les ressources utilisées, les interactions médiatisées, la nature de ces activités et leurs mobiles. Au final, 20 lycéens, typiques de chaque catégorie, ont accepté d'être interviewé durant une heure en moyenne.

3. Résultats

Combien de temps les lycéens passent-ils sur leurs devoirs, utilisent-ils le numérique pour les réaliser, et comment ?

3.1. Un temps d'usages numériques supérieur au temps de travail personnel

Les lycéens consacrent un temps plus conséquent à des activités numériques, plutôt ludiques, qu'à leur travail personnel. Alors qu'ils déclarent travailler en moyenne 1h02 par jour, ils consacrent 2h25 aux SMS, 1h11 aux réseaux sociaux numériques et un peu plus d'une heure à visionner des vidéos ou écouter de la musique sur Internet. Les entretiens montrent qu'une partie des lycéens mène concomitamment activités scolaires et activités numériques, rendant difficile l'interprétation de la mesure des différents temps. Il existe malgré tout une corrélation significative entre le temps consacré à des activités numériques et le temps de travail personnel ; corrélation contrastée cependant puisque l'on observe de fortes différences entre les usages « ludiques » qui sont négativement corrélés au temps de travail et des usages plutôt « productifs et informationnels » qui y sont positivement corrélés.

3.2. Un rapport à la scolarité et au travail personnel conditionne les pratiques numériques scolaires

Une classification automatique en nuées dynamiques nous a permis d'établir quatre figures de lycéens selon leur moyenne au brevet et leur temps de travail personnel : les « productifs » (20,7%), les « laborieux » (23,5%), les « dilettantes » (29,5%) et les « oisifs » (26,3%). Certaines pratiques numériques sont spécifiques à certaines catégories. Ainsi, les «oisifs », des lycéens de faible niveau scolaire et peu engagés dans les études, ont surtout des usages « ludiques » (jouer ou visionner des vidéos sur Internet) alors que les « productifs », de bons élèves travaillant beaucoup, vont surtout enrichir et renforcer leurs apprentissages scolaires grâce aux outils numériques (s'informer et rechercher sur Internet des contenus, utiliser des logiciels de bureautiques, etc.). Les entretiens révèlent par ailleurs que certains instruments numériques institutionnels (ENT) sont délaissés par les lycéens qui préfèrent utiliser d'autres outils, en particulier Facebook, pour se coordonner et travailler ensemble, dans une forme d'économie entre demande scolaire et sollicitations amicales.

3.3. Une influence relative des pratiques numériques sur le temps de travail scolaire.

Il convient toutefois de relativiser l'effet des pratiques numériques sur le travail scolaire des jeunes. Un modèle de régression linéaire montre ainsi que le temps de travail personnel des lycéens dépend bien moins des pratiques numériques que des exigences de leur spécialité de formation, des stratégies d'apprentissage qu'ils mettent en œuvre ou encore des contextes dans lesquels ils étudient ; par exemple, les filles, les bacheliers technologiques et généraux, les internes, travaillent davantage que les autres élèves, autant de caractéristiques explicatives de la dispersion du temps. Les pratiques numériques n'expliquent, en définitive, que 4% de variance supplémentaire du temps de travail personnel alors que les caractéristiques sociales et surtout scolaires déterminent plus de 30% des disparités.

4. Conclusion/discussion.

On constate que les instruments numériques utilisés par les lycéens dans le cadre de leur travail personnel (ENT, réseaux sociaux numériques, mail, portables, etc.) profitent significativement plus aux élèves qui développent des pratiques correspondant le mieux aux attentes de l'institution scolaire. Les plus studieux augmentent ainsi leur panoplie hybride d'instruments de travail scolaire (manuels, polycopiés, notes de cours, sites spécialisés, Facebook, mail, SMS, etc.) et se constituent un « capital instrumental » qui leur permet de gérer une forme d'économie du travail lycéen.

Dans ces situations, les usages lycéens des ENT sont faibles, relevant plus d'injonctions enseignantes ou de la nécessité que d'une véritable instrumentation pour mener à bien son travail. Les réseaux sociaux numériques (Stenger et Coutant, 2011) semblent quant à eux privilégiés dans les activités de médiation entre lycéens. Un dispositif numérique dont on peut dire, du point de vue des pratiques lycéennes, qu'il s'est au moins partiellement « scolarisé ».

Les pratiques lycéennes opèrent ainsi une césure entre instruments scolaires et non-spécifiquement scolaires, (par exemple, ENT vs Facebook). Les premiers, pour reprendre la distinction de Perraya (2009), relèvent d'activités de médiatisation par le lycée à destination des jeunes, les seconds d'activités de médiation entre pairs.

Enfin, ces pratiques dessinent des territoires communicationnels en marge de l'école, bien que liés au travail scolaire. Dans cette « double médiation entre technique et social » (Jouet, 2000), le lycéen apparaît moins sous les traits d'un opérateur des environnements scolaires que sous ceux d'une acteur, parfois stratège, qui vise tour à tour, selon les individus et les situations, la réussite, la réponse à minima à la demande scolaire ou son évitement.


Personnes connectées : 1