Penser les techniques et les technologies : Apports des Sciences de l'Information et de la Communication et perspectives de recherches
4-6 juin 2014 Toulon (France)

Actes - Consultation par auteur > Oberlé Dominique

Jeudi 5
Médias
(re)penser les médias, leur fonction éditoriale et sociale - discutantes Marie-Gabrielle Suraud, Aurélia Lamy
› 10:30 - 11:00 (30min)
› Salle 227
Oui, la TV représente bien un pouvoir et même une autorité sociale - De nouveaux résultats non diffusés dans « Le Jeu de la mort »
Didier Courbet  1, *@  , Jean-Léon Beauvois  2@  , Laurent Bègue  3@  , Dominique Oberlé  4@  
1 : Institut de Recherche en l'Information et de la Communication  (IRSIC)
Aix-Marseille Université - AMU
2 : Laboratoire de Psychologie Expérimentale et Quantitative  (LPEQ)  -  Site web
Université Nice Sophia Antipolis (UNS)
24 Avenue des Diables Bleus 06000 NICE -  France
3 : Laboratoire Interuniversitaire de Psychologie, Personnalité, Cognition, Changement Social
Université de Grenoble
4 : Laboratoire Parisien de Psychologie Sociale  (LAPPS)
Université Paris X - Paris Ouest Nanterre La Défense
UNIVERSITE PARIS X-NANTERRE 200 AVENUE DE LA REPUBLIQUE 92001 NANTERRE CEDEX -  France
* : Auteur correspondant

 Plusieurs publications en SIC (1) ont récemment porté sur la reproduction de l'expérience de Milgram sur un plateau de jeu TV, objet du documentaire " Le jeu de la mort" diffusé en mars 2010 sur France 2 (2). Elles ont toutefois davantage porté sur l'émission elle-même que sur les résultats scientifiques. Or il faut bien séparer d'une part l'émission, dispositif d'information scientifique et technique destiné au grand public et, d'autre part, la recherche scientifique sur laquelle le documentaire portait. Si la majorité de ces publications ont traité des résultats de l'expérimentation, elles les ont analysés au travers de ce que l'émission en disait, sans aller directement "à la source", c'est-à-dire en référant aux auteurs de l'expérimentation elle-même.

Les objectifs et le "temps médiatiques" n'étant pas les mêmes que ceux de la recherche scientifique, les résultats n'ont été publiés que l'année dernière, après expertises par les pairs (3) (4). L'objectif de cette communication, effectuée par les responsables scientifiques de l'expérimentation, est de présenter, pour la première fois en SIC, une synthèse des résultats à la lumière d'une problématique communicationnelle, d'apporter d'autres résultats, notamment ceux d'une nouvelle étude empirique plus récemment menée et destinée à mieux comprendre les comportements des joueurs sur le plateau de télévision (4).

 

1. Rappel de la problématique et de la méthodologie

 

S'il existe un grand nombre de théories sur le "pouvoir", la réception et les influences de la télévision sur les téléspectateurs (pour une synthèse voir (5)), peu de recherches empiriques ont porté sur les comportements des personnes, "simples citoyens", venant devant les caméras, sur un plateau de télévision. Vu la fascination qu'exerce aujourd'hui la télévision dans notre société, nous pensons qu'en tant qu' "institution", elle représente maintenant un pouvoir social, et même une autorité sociale. Son autorité, aujourd'hui, serait d'une importance telle qu'elle serait capable de conduire les gens à commettre, sur un plateau de télévision, des actes cruels à l'égard d'autrui, actes que pourtant ils réprouvent.

Pour le démontrer, nous avons transposé le célèbre paradigme expérimental de l'obéissance de Milgram dans le contexte d'un "vrai" jeu télévisé, réalisé « en conditions réelles » dans le studio d'une grande société de production télévisuelle, devant un public et avec la complicité d'une animatrice de télévision. Nous avons réalisé plusieurs conditions expérimentales destinées à observer si, dans un tel contexte, l'obéissance restait, comme dans la situation classique de Milgram, la réponse dominante. Selon le principe de la méthodologie expérimentale, nous souhaitions aussi savoir si l'introduction de variantes où un seul élément était modifié par rapport à la situation initiale (tout restant identiques par ailleurs, y compris les incitations et applaudissements du public) permettrait d'obtenir, une réduction de l'obéissance. Dans la situation initiale, les joueurs pensaient participer au pilote d'une émission de jeu TV qui ne passerait pas à la télévision. Dans une première variante, on leur a dit qu'il passerait vraiment à la télévision. Dans une deuxième variante, une assistante du producteur arrivait abruptement sur le plateau en contestant le principe du jeu et en demandant à ce que l'on arrête le jeu en raison des souffrances qu'il inflige aux joueurs. Dans une troisième variante, une fois que le joueur avait commencé à envoyer les chocs électriques l'animatrice demandait de continuer le jeu mais s'éloignait du joueur qui poursuivait le jeu sans "les incitations" de l'animatrice.

 

3. Résultats de l'expérimentation, discutés dans un contexte infocommunicationnel

Indépendamment du fait que les sujets savaient qu'il n'y avait pas de prix à gagner et qu'ils avaient été informés que le jeu serait, ou ne serait pas, diffusé à la télévision, les résultats montrent que l'obéissance à l'animatrice est, comme dans la situation standard de Milgram, la réponse dominante et que deux premières variantes supposées a priori réduire cette obéissance ne la réduisent pas. Les résultats montrent qu'un des facteurs déterminant de l'obéissance est la proximité physique de l'animatrice de télévision qui incarne l'autorité télévisuelle. Quand l'animatrice s'éloigne des joueurs, l'obéissance chute de manière statistiquement significative (p<.05) et la plupart des joueurs envoient moins de décharges électriques, stoppant le jeu en cours de route.

En présentant de manière rigoureuse la méthodologie et une interprétation théorique, la présente communication propose notamment de répondre de manière précise à la plupart des critiques figurants dans la littérature en SIC : conception de l'échantillon, analyses des résultats, comparaisons entre les types de pouvoir dans les expérimentations de Milgram et ce qui se passe sur un plateau de télévision. Nous montrerons que les résultats sont bien interprétables en termes de pouvoir social de la télévision, l'autorité de l'animatrice provenant du fait qu'elle est un agent représentant l'institution télévisuelle.

4. Nouvelles études menées
 

Si les résultats sont donc avant tout expliqués par la situation sociale où intervient le dispositif télévisuel dans toute sa complexité socio-sémiotique (6), nous avons mené des études plus approfondies, -dont les résultats n'ont pas encore fait l‘objet de publications en SIC-, afin de mieux comprendre les déterminants et processus impliqués dans les comportements des joueurs sur le plateau de télévision. Les résultats ne montrent aucune différence entre les hommes et femmes, entre les différentes CSP des joueurs, entre les plus jeunes et les plus âgés, entre ceux qui regardent beaucoup ou peu la téléréalité.

Des entretiens réalisés après le jeu montrent que ceux qui ont obéi et ont envoyé le maximum de chocs électriques attribuent davantage la responsabilité de ce qui s'est passé au producteur du jeu (résultats statistiquement significatifs au seuil p=.02), alors que ceux qui ont désobéi ont attribué plutôt à eux-mêmes la responsabilité. Pour les joueurs, la responsabilité du public présent sur le plateau encourageant à envoyer des chocs électriques n'intervient quasiment pas.

Nous avons également cherché à savoir si des "traits de personnalité", des "idées politiques" des joueurs et certaines expériences sociales qu'ils ont pu vivre antérieurement pouvaient interagir avec la situation et le dispositif télévisuels pour mieux expliquer les résultats liés à l'obéissance ou à la désobéissance sur un plateau de télévision (5). Après l'expérimentation la majorité des joueurs ont répondu à un questionnaire destiné à « évaluer leur personnalité », mais également à mieux connaître leur orientation politique, leur activisme social, leur religiosité et leur "bonheur perçu". Plus les personnes ont obtenu un score élevé aux traits de personnalité " esprit consciencieux " et " amabilité", plus ils ont administré de chocs électriques. De même, plus les participants se sentaient heureux et moins ils envoyaient de chocs électriques. Des variables d'attitude politique ont eu une influence statistiquement significative sur la désobéissance chez les femmes. Être politiquement "de gauche" conduisait à administrer en moyenne des chocs électriques plus faibles. En outre, les personnes ayant déjà réalisé, dans leur vie, divers actes de contestation sociale (prendre part à une manifestation ou à une grève) ont arrêté plus rapidement d'envoyer des chocs électriques. Aussi dans un contexte conduisant les joueurs à obéir, ces caractéristiques « personnologiques », attitudinales et liées à des expériences sociales vécues interviendraient-elles en interaction avec la situation télévisuelle dans laquelle sont mis les joueurs pour expliquer leurs comportements.

 

Ainsi, malgré les réactions suscitées par cette recherche, maintenons-nous notre thèse : la télévision, en tant qu' "institution," détient désormais un réel pouvoir dans notre société et représente aujourd'hui une autorité sociale. Enfin, nous discuterons des apports de ces recherches pour mieux comprendre le média, pour les théories critiques de la télévision, en ouvrant de nouvelles perspectives de recherche pour les SIC.

Références

 (1) Revue Questions de communication, no 20, 2011 ; no 21, 2012 ; no 22, 2012.

(2) Produit par C. Nick ; sur France 2, voir http://www.youtube.com/watch?v=vH-iOc2sv4o ; sur Télévision Suisse Romande, voir http://www.youtube.com/watch?v=K5nQeKqSdJQ

(3) BEAUVOIS, J.-L, COURBET D. and OBERLE, D (2012), The prescriptive power of the television host. A transposition of Milgram's obedience paradigm to the context of TV game show, European Review of Applied Psychology, 62, pp. 111-119. 


(4) Bègue L, Beauvois J-L, Courbet D, Oberlé, D, Lepage J. & Duke, A, (2014, sous presse), « Personality Predicts Obedience in a Milgram Paradigm », Journal of Personality.

(5) COURBET, D. et FOURQUET, M.P. (dir.) (2003), La Télévision et ses Influences, De Boeck Université, coll. Médias Recherches-INA.

(6) Voir le dossier de la revue Communication et Langages, no 166, (dir. Y. Jeanneret), 2010.

 

 


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