Penser les techniques et les technologies : Apports des Sciences de l'Information et de la Communication et perspectives de recherches
4-6 juin 2014 Toulon (France)

Actes - Consultation par auteur > Milin Yannig

Jeudi 5
Société
TIC, culture et mutations sociales - discutant : Vincent Meyer
› 14:30 - 15:00 (30min)
› Salle 220
Les pratiques funéraires sur les réseaux sociaux
Justine Dauphin  1@  , Jennifer Simon  1, *@  , Orianne Pellois * , Sophie Salaün * , Flora Gaonac'h * , Yannig Milin * @
1 : Université Rennes 2
Université Rennes 2 - Haute Bretagne
* : Auteur correspondant

La mort occupe actuellement dans nos sociétés, une place primordiale dans la relation entretenue entre les vivants. Comme l'a expliqué Levi Strauss “La représentation qu'une société se fait du rapport entre les vivants et les morts se réduit à un effort pour cacher, embellir ou justifier, sur le plan de la pensée religieuse, les relations qui prévalent entre les vivants”. Individuellement, collectivement et politiquement, les enjeux communicationnels face à la mort sont réels. Ils nous interrogent d'autant plus qu'ils se développent désormais sur la sphère virtuelle via les réseaux sociaux classiques (Facebook, Twitter, Youtube) et à travers des sites spécialisés (cimetières virtuels).

La période de deuil est difficile à surmonter et témoigne souvent de la souffrance et du sentiment de vide qu'on éprouve habituellement suite à la perte d'un proche. Même si ce rapport à la mort reste traditionnel, l'émergence des nouvelles technologies de l'information et de la communication ont su apprivoiser et adapter les pratiques funéraires à la sphère virtuelle. Il faut donc évoquer la tension entre la technique et la sensibilité humaine. En particulier à travers l'écriture sur ces réseaux. Par l'écriture, l'individu échange et transmet au monde entier, à travers le virtuel, ce qu'il ressent. Ce qui semble un acte novateur, car l'individu moderne agit de manière individualiste et ne divulgue pas ses ressentis, sa vie, sur un instrument dit « machine ». Comment alors entretenir des relations via un écran ? Pourquoi l'individu arrive-t-il à se « développer », grandir via les réseaux ? Comment sa technique d'écriture évolue avec les outils qu'on lui propose ? Le but serait donc d'expliquer en quoi la technique devient un facteur de sensibilité dans nos actes et dans nos sociétés puisque c'est par notre imaginaire que ces outils techniques prennent forme ainsi que sur nos profils et pages sur la toile (notamment sur Facebook). Les pratiques funéraires sur les réseaux sociaux sont alors un parfait objet d'étude.

 Nous nous questionnons sur l'impact social des pratiques funéraires sur les réseaux sociaux. Comment, à travers la mort, les individus entrent-ils en interaction ? Quels échangent en découlent ? Ces pratiques s'articulent-elles comme des rites ou sont-elles le révélateur de nouvelles conceptions face à la mort ? Quelles peuvent-être les limites de ces phénomènes en plein essor ?

« Aucune société n'abandonne ses morts sans précautions rituelles » (Patrick Baudry) C'est à partir de ce constat, que nous avons souhaité appréhender au mieux les pratiques funéraires se déroulant sur l'espace numérique. Il est intéressant de voir que d'un côté, une place particulière est donnée aux morts et que d'un autre, sur les réseaux sociaux, il y a une certaine remise en cause du corps, de l'espace et du temps. Que nous révèlent alors ces pratiques rompent avec les rites funéraires classiques ?

 

Notons que ces phénomènes sur les réseaux sociaux semblent toucher davantage les jeunes, en particulier en ce qui concerne les groupes d'hommage. La mise en mots de la souffrance est caractéristique des journaux intimes ou des prières, et non pas, comme nous l'avions imaginé des interactions pures entre les individus endeuillés. Les études de corpus de groupes et de pages d'hommage sur Facebook ont révélé bien des choses quant au rapport qu'entretient l'individu au monde. Quelle est donc la responsabilité des réseaux sociaux dans ces mutations ?

 

Dans notre travail, nous voulions d'abord comprendre et analyser les rites funéraires dits classiques afin de mettre en perspective l'émergence de nouvelles pratiques sur le web. Il en découle des permanences évidentes dans la manière de traiter la mort (espace dédié, tombes virtuelles ou messages stéréotypés – condoléances ou « RIP »). Cependant, nous assistons bien à des mutations et cela explicite les enjeux de la sociologie des réseaux ; ces derniers structurant les différentes relations entretenues sur la toile et qui nous permettent de nous représenter en une identité numérique propre. Nous constatons une forme de typologie de la mort qui est renforcée sur les réseaux sociaux par son enjeu de revitalisation de la communauté. Les TIC sont donc révélatrices des mutations de la société.

 Pour structurer et encadrer le déroulement de nos travaux, nous avons distingué différents enjeux liés aux pratiques funéraires sur les réseaux sociaux : il était important de comprendre l'évolution historique et les ruptures s'étant opérées en matière de rapport à la mort et de gestions des corps morts. Les rites funéraires ont donc été une source de questionnement. L'analyse de la sociologie des réseaux sociaux numériques traite des structures sur les réseaux et de la manière dont ils sont constitués, c'est-à-dire comment se hiérarchisent les relations via les défunts mais aussi entre les endeuillés. La notion d'identité a également été abordée ; elle détermine la place et le statut qu'ont les individus et questionne leur remise en cause lors d'un décès. Cette dernière est fortement visible sur les réseaux sociaux puisqu'on se trouve dans l'instantanéité de l'émotion. Le cœur de notre travail a été de décrire à la fois les lieux nouveaux qui fleurissent sur le web et les transformations des pratiques sur les réseaux sociaux classiques afin de comprendre les causes de cet essor de la mort sur la sphère virtuelle. En découle un véritable business funéraire et des questionnements futuristes à travers l'évolution des NBIC ((Nanotechnologies, Biotechnologies, Intelligence Artificielle et Science Cognitive) et du mouvement transhumaniste, prônant l'avènement d'un homme de demain pour qui l'immortalité serait réelle.

 Sous chaque forme de réseaux sociaux, l'individu peut se retrouver, et transformer son deuil en une expérience libre et non figée dans le présent. Que celui-ci garde sa forme physique ou que celui-ci devienne un avatar, il y a réactualisation de l'identité de l'individu, et ce, après sa mort. L'acceptation d'un décès est progressive et chaque forme de discours d'expression de soi est considéré comme une aide pour l'endeuillé. Il y cherche donc des interactions qui se traduisent par des messages de soutien. Les structures relationnelles qui se figent autour de ce même sujet, créent le groupe social, autrement dit le capital social. On assimile le fait que la technique prend une grande place dans la mise en pratique de nos actes. Les technologies de l'information et la communication, ici, sont les intermédiaires entre l'individu et la matrice.

 Elles sont aussi le révélateur d'un certain paradoxe : ce n'est pas par acceptation de la mort que celle-ci est exposée sur les réseaux sociaux mais plutôt la réactualisation d'une forme de déni. L'absence de corps sur la sphère virtuelle confirme sa dénégation. On discute l'idée de mort, sa prévention, son organisation mais lorsque le décès apparaît concrètement voire brutalement, cela frappe la communauté en plein fouet qui cherche à défendre la dignité du mort, non pas tant pour lui faire honneur que pour rendre acceptable son absence future. L'écriture de la mort sur les réseaux sociaux peut donc à la fois soutenir les endeuillés et à bien des égards poser problème car force est de constater qu'il n'y a pas de périodicité dans ces pratiques et qu'elles ne permettent donc pas d'engager une réelle rupture entre l'individu vivant et le défunt. 

 Dans le cadre du congrès, nous souhaiterions questionner les impacts sociaux des pratiques funéraires sur les réseaux sociaux, qu'ils soient classiques ou spécialisés. Nous articulons donc notre étude autour du rapport à la mort à proprement parlé et autour des mutations qui s'opèrent au moyen des technologies de l'information et de la communication. C'est pourquoi notre étude s'inscrit dans l'axe « Société » du congrès.

 

 



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