Penser les techniques et les technologies : Apports des Sciences de l'Information et de la Communication et perspectives de recherches
4-6 juin 2014 Toulon (France)

Actes - Consultation par auteur > Romele Alberto

Jeudi 5
Société
TIC, culture et mutations sociales - discutante : Claudine Batazzi
› 15:00 - 15:30 (30min)
› Amphi 100
Etudier les traces numériques sur la ville : la frontière entre en ligne et hors ligne
Marta Severo  1@  , Alberto Romele * @
1 : Université Lille 3
Université de Lille
Lille -  France
* : Auteur correspondant

Ces dernières années, les nouvelles technologies ont changé profondément la vie de la ville (Boullier, 1999). Un des changements les plus révolutionnaires concerne la diffusion du numérique, et notamment du réseau Internet (Castells, 2002). Ce qui rend ce changement particulièrement intéressant est le fait qu'il affecte à la fois la ville elle-même et la façon de l'étudier et de la gérer. (Benkler, 2007)

D'un côté, l'invention des médias électroniques a transformé radicalement les conditions d'accès à la communication de la part du citoyen (Cardon, 2010). En moins de vingt ans, Internet et le World Wide Web ont joué un rôle crucial dans l'extension des frontières spatio-temporelles de l'interaction humaine et, dans le contexte de la ville, de la participation citoyenne : dans la réduction des couts de la communication ; dans le dépassement des barrières entre les différentes formes de communication ; dans l'accélération de la circulation des idées et des connaissances. De l'autre côté (et au même temps), la communication numérique a basculé les conditions mêmes de la recherche, en multipliant la disponibilité des traces des phénomènes collectifs. L'intérêt des medias électroniques est que toute interaction qui les traverse laisse des traces qui peuvent être facilement enregistrées, massivement stockées et aisément récupérées (Rogers, 2013).

Ces traces sont en partie produites par le support technologique, mais surtout sont générées par de nouveaux fournisseurs de contenu tels quels les membres des réseaux sociaux ou les utilisateurs de plateformes de partage du contenu. Dans le contexte du Web 2.0 (O'reilly, 2005), le succès des réseaux sociaux n'est plus en doute. Des centaines de millions d'utilisateurs sont inscrits à ces réseaux. Ils échangent via des forums, des blogs et ils maintient des pages Facebook, ils racontent leurs dernières pensées, leurs humeurs ou leurs activités en quelques mots, ils partagent différents types de contenu comme vidéos, photos et également leur localisation géographique... Le développement d'appareils mobiles a favorisé l'émergence de ces nouvelles pratiques (Licoppe et Zouinar, 2009).

En effet, les utilisateurs des réseaux sociaux laissent des traces de leurs activités en ligne et hors ligne qui peuvent devenir de nouvelles sources d'information utiles pour les études concernant l'espace urbain. Dans le contexte de la ville, une des conséquences les plus intéressantes de cette double transformation est l'érosion progressive des frontières séparant ce qui est reconnu comme hors ligne et en ligne. Non seulement les phénomènes propres de l'espace physique laissent de nombreuses traces qui peuvent être utilisées par le décideur public comme par le chercheur, mais également des actions qui avant occupent l'espace urbain aujourd'hui sont basculées dans les nouveaux espaces d'Internet et notamment du Web 2.0.

Cette traçabilité intrinsèque aux médias numériques promet, si contrôlée par une méthodologie adéquate, de fournir une source nouvelle de données pour l'étude de la vie collective (Lazer et al, 2009). Au cours de dernières années, un nouveau groupe de méthodes, appelées « méthodes numériques » (Rogers, 2013), a été développé pour traiter ce type de données. Par « méthodes numériques » nous nous référons à une série de techniques visant à explorer les traces d'interactions en ligne comme source d'information sur les phénomènes sociaux. La première preuve du potentiel de ces méthodes a été fournie par la célèbre étude de Google sur les épidémies de grippe des États-Unis (Ginsberg et al, 2009). Ces méthodes ont été appliqué dans plusieurs terrains de recherche et se sont montrées très adaptées aux études d'aménagement (Silva, 2012).

Cependant, au de là des enthousiasmes initiaux, l'usage de ces méthodes et en général des traces numériques aujourd'hui sollicite plusieurs questions théoriques et méthodologiques. Entre autres, un des éléments les plus problématiques dans l'application de ces méthodes est la gestion du rapport entre hors ligne et en ligne. Le succès des traces numériques est notamment du à leur pouvoir de révéler des caractéristiques des phénomènes qui ont lieu dans l'espace physique. Dans nos études précédentes (Severo et al, 2011 ; Severo et al, 2012 ; Severo & Zuolo, 2012), on a vu notamment le cas des phénomènes d'activisme urbain sur lesquels rarement on a des données statistiques et surtout encore plus rarement ces données sont disponibles en temps réel. C'est pour cela que la présence des manifestations de protestation dans l'espace virtuelle (à coté de l'action physique) et la conséquente présence de traces numériques enthousiasme le chercheur en sciences sociales (Venturini & Latour, 2010). En effet, à travers ces traces, le chercheur peut étudier un phénomène urbain qu'autrement n'aurait pu étudier, au moins de mettre en place une démarche d'enquête de terrain beaucoup plus couteuse en terme de ressources et de temps.

 

Après ces premières expérimentations empiriques, cette communication veut être l'occasion de réfléchir sur la valeur et l'emploi des traces numériques dans le contexte d'analyses en SIC, notamment concernant la ville. En particulier, nous voulons réfléchir sur la relation que les méthodes numériques génèrent entre le numérique et l'espace physique et c'est pour cela que les études en SIC de l'espace urbain se démontrent le terrain idéal. Cette communication veut, alors, se confronter sur un sujet classique de la discussion du numérique, le rapport entre hors ligne et en ligne. Evidemment la question du rapport entre en ligne et hors ligne n'est pas nouvelle et la distinction même a été à plusieurs reprises mise en discussion. Sans tomber dans les excès d'affirmer en manière absolue cette distinction ou de la rejeter à priori, nous voulons s'interroger sur le type de continuité ou discontinuité générée aujourd'hui par les traces numériques de la ville.

Le cas de la ville nous semble particulièrement intrigant pour son être essentiellement physique, mais, en même temps, pour son devenir numérique. Le but de cette communication est prendre de la distance des expériences empiriques liées aux méthodes numériques pour mener une réflexion sur la signification des traces numériques dans le contexte des études en SIC, à travers l'exemple des études sur la ville. Quand on étudie un phénomène urbain à travers des traces que les acteurs liés à ce phénomène on laissé sur un blog ou un réseau social, sommes-nous en train d'étudier le phénomène hors ligne qui a lieu dans l'espace physique ? Ou sommes-nous en train d'étudier la projection en ligne du phénomène qui a lieu hors ligne ? Ou cette distinction doit-elle être complètement abandonnée dans le contexte de la ville ?

Nous proposons d'aborder ce sujet à travers l'analyse du « check-in » sur les réseaux sociaux, c'est-à-dire les déclarations de géo-location des utilisateurs. Des plus en plus des membres de réseaux comme Facebook et Foursquare se servent de cet outil pour faire savoir à leurs amis leur position dans l'espace. Quand une personne fait son check-in, elle est en train de construire un réseau très complexe entre actions en ligne et hors ligne. Le check-in est une activité virtuelle, mais elle clairement déborde dans l'espace physique en exigeant la présence physique et en ayant des effets physiques comme la rencontre avec d'autres personnes qui sont dans le même lieu. L'action doit être faite dans l'espace physique, mais se manifeste principalement dans l'espace numérique. La relation hors ligne-en ligne devient encore plus complexe, si on passe du côté du chercheur : l'analyse des check-ins peut être considérée comme une porte d'entrée pour découvrir des caractéristiques des pratiques communicationnelles dans l'espace urbain qu'on peut pas saisir avec d'autres méthodes. L'analyse de l'action du check-in nous guidera dans la construction de notre réflexion sur la frontière entre en ligne et hors ligne dans les études en SIC. Cette limite peut-il encore exister ? Quelle est la signification qu'on peut donner aux traces numériques et à leur étude face au rapport entre en ligne et hors ligne ?

Bibliographie

Benkler,Y., The Wealth of Networks, Yale University Press, 2007.

Boullier D., L'urbanité numérique. Essai sur la troisième ville en 2100, Paris : L'Harmattan, 1999.

Cardon D., La démocratie Internet. Promesses et limites, Seuil, coll. « La république des idées », 2010, 102 p.

Castells M., The Internet Galaxy: Reflections on the Internet, Business, and Society, Oxford University Press, 2002.

Licoppe, C., & Zouinar, M. (sous la directyion de), 2009, « Les usages avancés du téléphone mobile », Réseaux 27 (156).

O'Reilly T., “What Is Web 2.0. Design Patterns and Business Models for the Next Generation of Software.” Web 2.0 Conference 2005 Available online at: http://oreilly.com/web2/archive/what-is-web-20.html, 2005.

Rogers R., Digital methods. MIT Press, 2013.

Severo M. (2012), « Media representations of the Solar Mediterranean Plan: a techno-political controversy », PCST Conference 2012, 18-20 avril, Florence

Severo M., Giraud T., Douay N. “The Wukan's protests: from local activism to global media event”. Just-in-Time workshop, Social informatics conference, Lausanne, 2012.

Severo M., Giraud T., Douay N. “Citizen protest in the online networks: the case of the China's bloody map”. 7th UK Social Networks Conference, July, Londres, 2011.

Venturini T & Latour B., “The Social Fabric : Digital Traces and Quali-quantitative Methods”. Proceedings of Future En Seine 2009. Cap Digital, Paris , 2010.


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