Penser les techniques et les technologies : Apports des Sciences de l'Information et de la Communication et perspectives de recherches
4-6 juin 2014 Toulon (France)

Actes - Consultation par auteur > Virginie Julliard

Jeudi 5
Société
TIC, culture et mutations sociales - discutante : Claudine Batazzi
› 16:30 - 17:00 (30min)
› Amphi 100
La construction de l'identité numérique, le cas des pages dédiées aux défunts sur Facebook
Fanny Georges  1@  , Julliard Virginie * @
1 : Communication, Information, Médias  (CIM)
Université Paris III Sorbonne Nouvelle
Centre Censier 13, rue de Santeuil - 75231 Paris Cedex 05 -  France
* : Auteur correspondant

La persistance des données numériques après le décès des usagers, soulève aujourd'hui de nombreuses questions : que deviennent les données identitaires des usagers après leur décès ? S'en préoccupent-ils de leur vivant ? Comment sont-elles gérées par les proches ? Qu'en font les acteurs du web, tels que Google ou Facebook ? Si les problématiques sociétales soulevées par la persistance des profils des usagers décédés retiennent l'attention de la recherche internationale depuis quelques années, peu de travaux portent aujourd'hui sur ce sujet en France et sont encore rares en sciences de l'information et de la communication.

En 2009, L. Merzeau souligne le besoin de réflexion sur la « rémanence » des données personnelles post-mortem. En 2011, un numéro de Questions de communication consacré à l'annonce de la mort dans les médias (Rabatel & Floréa, 2011) aborde ce sujet. Se référant au modèle relationnel de la mort de V. Jankélévitch, A. Rabatel et M.-L. Floréa montrent que si les médias traditionnels se focalisent sur la « mort en troisième personne » (c'est-à-dire « la mort en général, la mort abstraite et anonyme », Jankélévitch, 1977, p.25), les nouvelles technologies offrent des voies d'expression inédites à la mort en « deuxième personne » (la mort d'un être cher) et en « première personne » (la mort propre vécue au futur). Dans ce même numéro, A. Wrona étudie les mutations des formes de l'éloge post-mortem sur le web, mettant en lumière les « participations d'un nouveau genre à un rituel funéraire largement trivialisé » (Wrona, 2011). S. Pène analyse quant à elle trois formes d'annonce de la mort dans Facebook : le faire-part, les commémorations de catastrophes, et les pages mémoriales. Dans un mémoire de Master 2 soutenu en 2011 S. Goyet étudie la manière par laquelle l'écriture de deuil se reconfigure dans la fonction « groupes » de Facebook (Goyet, 2011). Au niveau national, les travaux sur la mort abordent donc encore peu le champ des usages mémoriaux du web. C'est moins vrai à l'échelle internationale, où les Death Studies, réunissant des approches pluridisciplinaires (sociologie, médecine, informatique, psychologie), se sont penchées depuis quelques années sur la manière dont Internet modifie les pratiques de deuil et la préparation de sa propre mort (Walter et al., 2011). Dans une perspective parfois très appliquée, des travaux en Information and Computer Sciences, cherchent à repérer l'expression de la détresse des proches de défunts dans les réseaux socionumériques pour prévenir leur éventuel suicide (Brubaker & Vertesi, 2010 ; Getty & al., 2011).

Dans le cadre d'un projet de recherche collective, nous étudions la manière dont les dispositifs d'écriture numérique reconfigurent l'identité des internautes après leur décès. Dans une phase exploratoire, nous avons dégagé une typologie des sites relevant des usages mémoriaux du web (XXX, 2013). Un premier ensemble réunit les sites permettant aux proches de créer des pages en hommage aux défunts (cimetières virtuels) ; un deuxième ensemble réunit les sites qui offrent aux proches la possibilité de transformer les pages profil des membres après leur décès (réseaux socionumériques – RSN) ; un troisième ensemble réunit les sites qui permettent aux internautes de préparer leur « postérité numérique » de leur vivant (service du dernier message, coffre-fort numérique).

Dans cette contribution, nous voulons étudier l'identité numérique post mortem des usagers de Facebook à travers l'analyse de leurs pages. Si ce RSN se situe aussi bien dans le premier ensemble (il est possible de créer des pages en hommage aux défunts) que dans le second (il rend possible la transformation des pages des défunts) c'est à ce dernier titre que nous le considérons ici. À la différence des cimetières numériques dédiés à la mémoire des défunts (premier ensemble), bien représentés depuis les années 1990 (de Vries & Rutherdorf, 2004), les RSN tels que Facebook ou Twitter ont en effet pour particularité de porter des traces laissées du vivant de l'usager. On peut supposer, que la présence de ces traces peut être investie d'une charge symbolique particulière dans la communication des proches sur le profil du défunt. Cette contribution souhaite interroger cette hypothèse, en la replaçant dans la problématique de l'identité numérique, à travers l'analyse des commentaires des proches après le décès de l'usager.

Dans de précédentes recherches, nous avons montré que le web participatif se caractérisait par une perte d'emprise de l'utilisateur sur sa représentation. Dans Facebook, l'utilisateur souhaitant protéger son identité en ne saisissant aucune information est voué à l'échec pour deux raisons. D'une part, le dispositif technique génère des informations qui participent de la présentation de soi du sujet (ex. : notifications « x est désormais ami avec y », « x a téléchargé telle application ») (XXX, 2009). D'autre part, les « amis », « contacts », postent également des messages sur le profil de l'usager. Ces « informations », qui ne sont pas de son fait, sont néanmoins jugées plus « authentiques » que ce qu'il aurait pu déclarer lui-même (Walther & al., 2008). Ainsi, quelle que soit la volonté de l'utilisateur, l'identité numérique continue de se construire, par une forme de délégation de la présentation de soi au dispositif technique et à la communauté de ses « amis ». L'identité post mortem peut donc être perçue comme s'inscrivant dans la continuité de cette délégation, et son étude peut nous permettre de mieux comprendre le phénomène de délégation identitaire. 

Comment l'identité numérique se recompose-t-elle après le décès dans Facebook ? Pour répondre à cette question, nous avons constitué un corpus d'une quinzaine de pages de défunts, qu'il s'agisse de pages de profil créées par l'internaute de son vivant et animées par les proches après son décès, ou de « pages mémoriales ». Ce corpus est analysé selon une démarche sémio-pragmatique qui envisage les discours comme des actes sociaux constitutifs des rapports sociaux et qui accorde une place prépondérante à la dimension technique des objets supportant les phénomènes communicationnels (Meunier et Peraya, 2004). Dans un premier temps, nous montrerons comment le dispositif techno-éditorial sémiotise la présentation des défunts. Dans un second temps, nous mettrons en lumière les formes d'appropriation, par les proches, des outils de présentation du défunt. En particulier, nous exposerons comment ils se détournent de certaines fonctionnalités dédiées, proposées par la plateforme, telles que les pages mémoriales, au profit de l'animation de la page créée de son vivant par le défunt. Dans un troisième temps, nous mettrons en évidence la recomposition des sociabilités sur Facebook à l'aune des usages mémoriaux de cette plateforme.

 

Bibliographie

 

BRUBAKER, J. R. & HAYES, G. R. (2011), « We will never forget you [online]: An Empirical Investigation of Post mortem MySpace », CSCW 2011, 19–23 Mars, Hangzhou, China.

GETTY, E., COBB, J., GABELER, M., NELSON, C., WENG, E. and HANCOCK, J. (2011). « I said your name in an empty room: grieving and continuing bonds on Facebook », CHI 2011, p. 997-1000.

GOYET S. (2011), « Facebook à l'épreuve de la mort. L'écriture du deuil à travers la fonction “groupes” le cas Hommage à Bixente Lopez », mémoire de Master 2 sous la direction d'E. Souchier, Université Paris 4.

JANKÉLÉVITCH V. (1977) La mort, Paris, Flammarion.

MERZEAU, L. (2009), « Données post mortem », Hermès n° 53, p.30.

MEUNIER, J.P., et PERAYA, D. (2004), Introduction aux théories de la communication analyse sémiopragmatique de la communication médiatique, De Boeck Université, Bruxelles.

PÈNE, S. (2011) « Facebook mort ou vif. Deuils intimes et causes communes », Questions de communication n° 19, p. 91-112.

RABATEL, A. et FLORÉA, M.-L. (dir.) (2011) « Annoncer la mort », Questions de communication n°19.

DE VRIES, B., & RUTHERFORD, J. (2004) « Memorializing loved ones on the World Wide Web », Omega, 49(1), p. 5-26.

WALTER, T., HOURIZI, R., MONCUR, W., and PITSILLIDES, S., (2012) « Does the internet change how we die and mourn? An overview », Omega: Journal of Death & Dying.

WALTHER J., Van DER HEIDE B., KIM S-Y., WESTERMAN D., TOM TONG S. (2008). “The role of friends'appearance and behavior on evaluations of individuals on Facebook: Are we known by the company we keep ?”, Human Communication research, 34, 28-49.

WRONA, A. (2011) « La vie des morts : jesuismort.com, entre bibliographie et nécrologie », Questions de communication n°19, p. 73-90.

XXXX (2009) – XXXX, Réseaux.

XXXX (2013), XXXX Actes du colloque Pratiques et usages numériques, H2PTM 13, Hermès-Lavoisier.


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