Penser les techniques et les technologies : Apports des Sciences de l'Information et de la Communication et perspectives de recherches
4-6 juin 2014 Toulon (France)
Jeudi 5
Organisations
discutants : Dominique Carré et Brigitte Chapelain
› 8:30 - 9:00 (30min)
› Salle 319
Les technologies comme dispositifs d'organisation de l'absence. Analyser les modes de ré-agencement des collectifs dans le contexte de la numérisation généralisée
Olivier Sarrouy  1@  
1 : PREFics  -  Site web
Université Rennes 2

À la jonction des axes 1 - société - et 2 - organisation - cette communication voudrait examiner les modes de faire-collectif qu'agencent les dispositifs de collaboration ouverte du web. La production collaborative de contenu par les utilisateurs - User Generated Content (OCDE, 2007) - tend en effet à embrasser un spectre de plus en plus large de secteurs (Tapscott & Williams, 2006 ; Howe, 2009) : non plus seulement la « simple » production de contenu (Blogger, Flickr, Youtube, Twitter, etc.), mais aussi l'organisation collective de l'information en ligne (Google, del.ico.us, etc.), l'évaluation de services (Yelp, Foursquare, etc.), le crowdfunding (Kickstarter, Indiegogo, etc.), la conception collaborative de produits ou de services (Threadless, Quirky, OpenIdeo, etc.), etc. L'intermédiation des internautes semble ainsi s'établir comme un modèle économico-organisationnel tendanciellement hégémonique positionnant progressivement les organisations marchandes comme de simples « facilitatrices » (Matthews, 2010) des interactions d'acteurs majoritairement extérieurs à « l'entreprise » (Verdier & Colin, 2012). L'enjeu de cette recherche est alors d'isoler par une analyse ethnographique sérielle de ces dispositifs - et depuis une approche partiellement empruntée à la sociologie formelle de Simmel (2010) et à une approche matérialiste des processus de subjectivation (Lukács, 2010) - divers motifs organisationnels, interactionnels et communicationnels transversaux à ces plateformes, de qualifier par cette analyse les modes de ré-agencement du collectif que tracent, à même notre modernité (Giddens, 2000), les recompositions du capitalisme avancé (Negri & Hardt, 2004, 2006) et d'esquisser ainsi les bases théoriques de programmes de recherche à venir.

Agencer le collectif

Il apparaît en effet que la plupart de ces dispositifs convoquent des régimes organisationnels semblables - parfois qualifiés de « modèle des coopérations faibles » (Cardon, 2009) - procédant d'un retournement du mode « traditionnel » d'organiser l'action collective. Tandis que le fonctionnement des formes organisationnelles héritées pose l'existence d'une certaine forme d'intentionnalité partagée et d'obligation mutuelle (Bratman, 2003) - éventuellement formalisée par un dispositif contractuel - entre un ensemble identifiable et identifié d'acteurs comme condition préalable à l'action - condition depuis laquelle seulement sont mis en place des mécanismes de coordination et de partage des ressources - ces plateformes organisent à l'inverse le partage systématique des traces numériques d'une foule plus ou moins anonyme et désengagée d'acteurs dont l'agencement configure a posteriori un régime d'action collectif non nécessairement planifié et éprouvé comme tel par les acteurs. À l'encontre de la rhétorique « communautaire » parfois convoquée pour désigner les mécanismes de sociabilité du web, il apparait ainsi que la plupart des collectifs exposés par ces dispositifs résultent plutôt de l'agencement technique d'interactions opportunistes (Aguiton & Cardon, 2007) dont les motifs d'action s'attribuent bien plus aux dynamiques d'individualisation expressive des sociétés contemporaines (Allard, 2007a, 2007b) qu'à un quelconque sentiment subjectif d'appartenance à un groupe s'éprouvant sous une identité et un mode d'être commun.

Aussi le mode de fonctionnement de ces dispositifs configure-t-il un certain mode de composition du collectif posant la multiplicité, la fluidité - c'est-à-dire aussi le non-engagement - et l'hétérogénéité de ses acteurs comme une condition de félicité même de l'action collective (Surowiecki, 2008). C'est ainsi un mode de présence et de rapport propre à l'anonymat des non-lieux (Augé, 1999) que ces plateformes introduisent dans l'exposition du sujet à l'action collective ; et c'est l'extériorité réciproque des acteurs (Quéré & Brezger, 1993) - c'est-à-dire l'indifférence au motif de l'action ou au vouloir-dire des acteurs - qu'elles posent comme mode d'exercice privilégié de la relation dans l'action en substituant à l'interaction interpersonnelle l'exposition de traces numériques déliées (Merzeau, 2008, 2009) de toute intention de communication et dont seuls comptent les effets qu'elles opèrent dans l'agencement d'énonciation à l'intérieur duquel elles fonctionnent.

La technique comme dispositif d'organisation de l'absence

Il importe toutefois de ne pas examiner cette extériorité réciproque des acteurs comme un ultime et ressassé vecteur de critique des régimes de socialisation post-modernes (Bauman, 2013) mais de l'accueillir plutôt comme un mode d'organiser l'action collective - et de faire collectif dans l'action - singulier incitant à re-conceptualiser les motifs de l'être-avec depuis une approche accordant aux artefacts techniques chargés d'organiser cette absence réciproque une attention particulière. Nous essaierons ainsi de montrer que c'est l'artefact technique - architextes (Souchier & Jeanneret, 1993), protocoles interactionnels (Gillespie, 2010 ; Galloway, 2004), actants algorithmiques (Sarrouy, 2012) - qui aménage ici aux multiples individualités qui s'y exposent un espace d'action partagé n'exigeant pourtant aucun accord intersubjectif sur les motifs de l'action collective. Il s'agira ainsi d'esquisser les fondements d'une approche communicationnelle de la technique pensée comme dispositif d'organisation de l'absence et de l'extériorité à autrui, et de questionner par là la condition de notre modernité - et, peut-être, de sa politique à venir.

Plan

Après avoir introduit notre objet d'étude, exposé notre problématique, et présenté quelques-uns des dispositifs qui constitueront notre terrain d'étude, nous examinerons plus en détail le fonctionnement de certaines de ces plateformes. Nous analyserons comment ces artefacts techniques agencent un régime de composition du collectif singulier et essaierons en particulier de montrer comment leur configuration organise l'avenue d'une action collective maintenant ses acteurs dans une position d'extériorité réciproque. Nous examinerons notamment le mode de présence et d'exercice de la relation dans l'action qu'instaure cet agencement technique des traces numériques. Nous conclurons enfin en esquissant les linéaments d'une pensée de l'être-avec adéquate à ces dispositifs et en examinant les pistes de recherche que cette approche est susceptible d'ouvrir.

Bibliographie

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Augé, M. (1999). Non-lieux. Paris: Seuil.

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Bratman, M. E. (2003). Intention partagée et obligation mutuelle. Dans Les limites de la rationalité. Tome 2 (p. 246–266). Paris: La Découverte.

Cardon, D. (2009). Vertus démocratiques de l'Internet. Paris: Seuil.

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Merzeau, L. (2008). Présence numérique : du symbolique à la trace. Médiation et Information, (29), 153–163.

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Simmel, G. (2010). Sociologie. Études sur les formes de la socialisation. Paris: PUF.

Surowiecki, J. (2008). La sagesse des foules. Paris: Jean-Claude Lattès.

Tapscott, D., & Williams, A. D. (2006). Wikinomics. Wikipédia, Linux, YouTube... comment l'intelligence collective collaborative bouleverse l'économie. Paris: Pearson.

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