Penser les techniques et les technologies : Apports des Sciences de l'Information et de la Communication et perspectives de recherches
4-6 juin 2014 Toulon (France)
Jeudi 5
Arts et création
Discutants : Serge Bouchardon
› 9:00 - 9:30 (30min)
› Amphi 300
"Sur Internet je tricote en anglais". Internet et vieilles technologies : une évolution des modes d'engagement dans les pratiques récréatives?
Vinciane Zabban  1@  
1 : Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés  (LATTS)  -  Site web
CNRS : UMR8134, École des Ponts ParisTech (ENPC), Université Paris-Est Marne-la-Vallée (UPEMLV)
Ecole des Ponts ParisTech, Cité Descartes, 6 et 8 avenue Blaise Pascal, 77454 Marne-la-Vallée cedex 2 -  France

L'un des premiers phénomènes que l'essor d'Internet des nouvelles techniques d'information et de communication a permis de rendre visible, et cela notamment au travers du développement des études d'usage, est sans aucun doute la place cruciale de l'expression personnelle, de la production identitaire et de l'échange autour d'activités récréatives (jeux, hobbys, loisirs), aussi prédominantes dans les usages des TIC, voire davantage que les domaines « sérieux » (militaires, universitaires, économiques) pour lesquels ils étaient conçus. Cette communication propose de fait de mobiliser les apports des sciences de l'information et de la communication pour interroger le rôle tenu par les techniques de communication — et notamment Internet — dans les changements qui affectent les modalités d'engagement des individus dans des formes ordinaires de l'expression créative — entendue ici comme une forme parmi d'autres de l'expression humaine (Homo Ludens, Huizinga 1988), et en prenant appui sur une véritable tentative de théorie des pratiques (Jeanneret, 1995, in Le Marec, 2004). L'analyse est fondée sur l'étude des dimentions sémiotiques, sociales et techniques d'un dispositif particulier d'échange d'information et de biens (le site, réseau social et base de données de modèles de tricot et de crochet Ravelry), qui a permis de circonscrire la récolte d'un matériel empirique cohérent (entretiens, observation, analyse de contenu). Au travers de ce cas, seront ici mis en avant les effets de la diffusion et du partage d'information à une échelle globale sur des savoirs et des savoir-faire techniques jusqu'à peu très locaux, mais aussi, l'impact de la publicisation et de mise en visibilité des productions individuelles et de l'hétérogénéité des modes d'engagement individuels (Humphreys 2008). Car c'est l'accroissement, via l'observation de ces pratiques, de la dimension communicationnelle et sociale de ces "vieilles" techniques, qu'il me parait pertinent de mettre en discussion ici. 

Les travaux d'aiguille (couture, tricot, crochet, crochet, broderie, patchwork...) sont des techniques considérées comme traditionnelles, très marquées socialement, et ayant connu de fortes évolutions historiques, sociales et politiques. Relevant de l'artisanat populaire ou des tâches domestiques, ces ensembles de techniques et de technologies ont été peu interrogés par les travaux en sciences humaines, y compris par celles qui ont porté leur intérêt vers les cultures matérielles et les arts (à l'exception d'Howard Becker, qui consacre à la technique du quilt (patchwork) une petite place dans Les Mondes de l'art (Becker 2006). À l'instar de nombreuses activités relevant de l'expression créative comme la musique, le bricolage, le jardinage, etc., la pratique des travaux d'aiguille a été profondément affectée par le développement des TIC. Elle a notamment largement profité des moyens d'information et de communication offerts par l'informatique et par Internet, voire a pu contribuer au développement de nouveaux formats et de nouvelles modalités pour ces derniers (forum, blog, vidéo, bases de données). Même si les blogs de broderie sont évoqués brièvement dans l'article de Cardon et Delaunay-Teterel (2006) sur l'exposition de soi comme technique relationnelle, ces activités en particulier, par ailleurs extrêmement féminisées, ont jusqu'ici assez peu suscité l'intérêt des chercheurs, y compris de ceux qui par ailleurs questionnent l'impact des TIC sur la construction des identités numériques, le renouvellement des sociabilités ou l'évolution de la figure du professionnel et de l'amateur, à l'exception du travail d'enquête important réalisé par Olivier Le Deuff sur les nouveaux modes d'apprentissage dévoilés par les réseaux de loisirs créatifs (Le Deuff, 2010).

Tout spécialement parce qu'elles permettent d'interroger un « avant » et un « après », il me semble que ces pratiques de loisir, qui souvent accompagnent durablement les trajectoires personnelles, constituent un point d'entrée particulièrement pertinent pour une meilleure compréhension de ce que changent, au juste, les TIC aux manières et aux raisons de mobiliser et de partager des savoirs techniques et des productions matérielles. Je m'intéresse ici plus particulièrement au cas particulier du tricot, qui comme activité domestique est resté longtemps confiné à la sphère des femmes et perçu principalement comme une tâche ou une occupation utile, avant de rentrer plus récemment dans une économie des loisirs et du don. En France, le tricot est une pratique qui connait avant le développement d'Internet un certain déclin (consécutif notamment au développement du prêt-à-porter), tout en restant longtemps dépendante d'un marché tenu par quelques fournisseurs (Phildar, Pingouin, Bergère de France...). Ces entreprises, à la fois éditeurs et fournisseurs tenaient le marché, proposant aux tricoteurs de manière individuelle des produits « clé en main » depuis les techniques jusqu'aux matières premières, toujours associées à des modèles particuliers, selon une logique qui a pu être décrite comme « propriétaire » (Rose White, 2011). L'évolution du marché, des techniques et de la technologie du tricot vers un modèle informationnel et matériel plus « libre » prend ses sources à partir de la fin des années 1960 dans les mêmes utopies sociales et techniques qu'Internet (Flichy 2001), et contribue à faire émerger de nouvelles pratiques qui trouvent dans les nouvelles techniques de communication un milieu de développement essentiel. Les changements qui accompagnent le développement d'Internet et qui affectent la pratique du tricot en France sont nombreux : évolution des techniques et des technologies (diffusion de nouveaux types d'aiguille, de modes d'écriture des modèles, accompagnés de la transmission de savoir-faire qui est essentiellement médiée par le web), évolution et ouverture des marchés, évolution des publics. 

Le site www.ravelry.com a été choisi ici pour point de départ de l'analyse, car il autorise une approche par les usages (Le Marec 2004) tout en apparaissant comme particulièrement original, et central dans les pratiques de ces travaux d'aiguille. Lancé en mai 2007, il a aujourd'hui 3,7 millions de comptes utilisateurs. Cette plate-forme complexe, que l'on peut désigner comme partie prenante d'un dispositif au sens foucaldien, est constituée d'une base de données relationnelle nourrie par les productions de ses utilisateurs, qui compose à la fois un réseau social (profils, photos, pages projets, amis), une plate-forme d'échange (de type forums) et une base d'échange de modèles (environ 400 000) et de matières premières (fils) alimentée par les utilisateurs, et dont une partie importante peut faire l'objet de transactions financières. Une dizaine d'entretiens semi-directifs de type biographique conduits en face à face avec des utilisateurs francophones apportent une contextualisation, une distanciation, et une cohérence aux apprentissages réalisés par l'observation et l'usage du site, ainsi que par une analyse ciblée des pages « projets » (photos, commentaires) publiées par les utilisateurs pour un modèle donné. 

Ce matériel sera mobilisé pour montrer ce que change pour les tricoteurs une ouverture de l'information et du marché, une forme de communautarisation ainsi que la mise en visibilité de pratiques jusque-là restreinte à un cercle domestique. Les questions posées par cette communication adresseront ainsi deux niveaux d'analyse fortement articulés : d'une part celui du passage d'un espace privé, souvent familial de la technique et du faire à un espace de la technologie publicisée, et du faire savoir ; d'autre part, celui précisément des effets sur les pratiques et sur les représentations de la publicisation et des échanges autour des réalisations personnelles. Enfin, je reviendrai sur la façon dont ce cas singulier contribue à éclairer, pour les sciences de l'information et de la communication, la question du rôle joué par les dispositifs techniques, et notamment par les infrastructures informationnelles singulières que sont les bases de données (Dagiral & Peerbaye, 2013) dans l'évolution du caractère social et symbolique de l'engagement des individus dans des formes ordinaires de l'expression créative.



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